Journal d’un livre à façonner : Quand Yahya le poète a mis au monde le Nous
Mai 2025, Tiohtiá:ke (Montréal)
C’est grâce à la solidarité et à la lutte que cette histoire commence. C’est grâce à elles que je lis pour la première fois la poésie de Yahya, les yeux rivés sur mon téléphone.
Un post Instagram de Boycott Indigo Books attire mon attention. Mêlant acteurices du milieu du livre, personnes de conscience et passionné·es de littérature, Boycott Indigo Books se donne pour mandat d’inciter, par diverses actions de mobilisation, au boycott de la méga chaîne de librairies canadienne Indigo, dont la PDG finance et appuie les Forces d’occupation israéliennes. La page publie les textes d’un poète palestinien du nom de Yahya AL Hamarna.
Je lis ses premiers mots, transcrits dans un anglais impeccable : « Daily Diary (when I survive) », Journal quotidien (quand je survivrai). Les poèmes en vers s’étalent sur plusieurs pages d’un cahier ligné dont chaque page a été soigneusement prise en photo. Je me souviens de mon émotion devant la main d’écriture précise et ronde. À ce moment, je suis loin de me douter du chemin qu’ont parcouru ces mots, depuis la Palestine occupée et bombardée, depuis les tentes et les déplacements forcés. Depuis l’arabe, langue maternelle de Yahya, jusqu’à l’anglais, dans un processus d’auto-traduction fulgurant, dans l’urgence
d’immortaliser sa parole avant le prochain exil précipité. Je ne connais pas encore le feu qui habite le poète réfugié, sa volonté brûlante de partager sa voix au monde.
Je suis loin de penser, au moment où je lis ces poèmes, aux risques que cela représente, d’écrire au milieu d’un génocide, du courage que cela prend pour sauver, au péril de sa vie, ses livres et ses cahiers des bombes qui n’avertissent jamais avant de s’abattre.
Mais à ce moment précis, installé·e confortablement dans mon logis, je ne sais rien de tout ça. Je lis Yahya sous forme pixelisée. Le je du poème raconte comment il chérira l’infime et l’ordinaire une fois qu’il aura survécu. Je pense au poème de Darwich, Pense aux autres (فكّر لغيرك). Le souffle du jeune poète m’inspire. Sans trop réfléchir, j’appuie « suivre » sur son profil, puis partage le texte dans ma story.
Juin 2025, L’Isle-aux-Coudres
« I wish you a kind day »
Ce sont les premiers mots que Yahya m’adresse. Ce ne sont pas là les mots d’un troll derrière un compte frauduleux qui se glisse dans mes DMs tels que nous avons l’habitude d’en recevoir de temps à autres, non. Ce sont les mots d’une personne qui risque sa vie, prend de ses forces et de son temps précieux pour marcher (parfois plusieurs kilomètres) jusqu’à la station de recharge la plus proche, puis jusqu’à la connexion internet la plus proche, pour souhaiter « a kind day » à un·e inconnu·e qui a mis quelques likes à ses publications. Une journée douce, bienveillante et heureuse. Un souhait gratuit, comme ça, envoyé à l’autre bout du monde en ne sachant même pas si l’on va recevoir de réponse. C’est ainsi que je fais connaissance avec la personne qu’est Yahya. Yahya, celui qui s’enquiert de ma santé alors que sa propre fatigue le surmène. Yahya, celui qui prie pour mon père, atteint du cancer, ou pour mon ami proche décédé, alors qu’il a perdu plus de deux dizaines des siens depuis le 7 octobre 2023.
Très vite, nous entreprenons une correspondance assidue. Il me partage des textes, je lui envoie des miens.
Il me dit qu’il essaie d’apprendre par lui-même le français, qu’il souhaiterait parler plusieurs langues, voir le monde. Je le découvre en érudit. Nous nous promettons que nous nous apprendrons nos langues maternelles un jour.
Yahya me fait le plus beau des cadeaux : sa confiance.
Il me demande de traduire les textes de son zine My Voice Can’t be bombed en français pour son anniversaire.
D’abord intimidé·e (je suis poète, pas traducteurice), je lui confie que je ne suis peut-être pas la meilleure personne pour ce travail, mais que si c’est vraiment ce qu’il veut, je le ferai avec honneur. Yahya n’a pas encore lu une seule page de cette traduction à naître qu’il me rassure : il a la certitude qu’elle sera magnifique. Je m’y mets donc, lentement, prudemment, comme si je travaillais avec le matériau le plus rare et précieux qui soit. La traduction prend un mois.
Le souhait de Yahya est d’en faire un zine qui pourra être lancé à Montréal à l’occasion de ses vingt-quatre ans. Il me demande d’en imprimer plusieurs copies et de les vendre ce soir-là pour récolter des fonds afin de soutenir sa famille.
C’est à partir de là que se tisse autour de nous une communauté. Des ami·es me donnent leur avis sur la traduction, le graphisme, d’autres m’aident à réviser. Des connaissances se rapprochent, mobilisées par le projet, par la voix unique et essentielle de Yahya. Je lui suggère le titre On ne bombardera jamais ma voix. Ça lui plaît. Un·e proche me met en contact avec son patron pour que nous lancions le zine dans son commerce ; celui-ci accepte gracieusement. Tout se place parfaitement autour de la lumière qu’inspire Yahya au monde.
En deux semaines, le zine est né. Yahya l’approuve avec excitation. Je l’imprime, non sans de nombreux conflits avec ma vieille imprimante, me trompe, puis recommence, jusqu’à ce que je trouve la formule adéquate. Ma mère, mon chat et moi travaillons tous les soirs à assembler, plier, couper, coudre et numéroter chaque zine. Installé·es sur la table de la salle à manger de mon enfance, le projet se concrétise entre les tasses de thé, la musique de Fayrouz (que Yahya adore) et les bêtises du chat Gamma. Nous ne savons pas tout à fait ce que nous faisons, mais qu’importe : nous sommes porté·es par une mission plus grande que nous, qui engage plus large que nous, qui soigne nos cœurs.
Né en Palestine, découlant d’une lutte ancestrale, produit des camps de réfugié·es, On ne bombardera jamais ma voix revient au monde une seconde fois à l’Isle-aux-Coudres en français québécois. Je pense, en regardant la pile de recueils faits mains, uniques et pas parfaits du tout : comme c’est étrange et beau, la vie.
24 août 2025, Tiohtiá:ke (Montréal)
Dans un resto-bar, nous nous installons, mes proches et moi. Nous disposons drapeaux palestiniens, kufiyas, verdure de plastique, stickers et chandelles. Un mot de remerciement de Yahya a été déposé sur chacune des tables. Yahya ne pourra pas se joindre à nous ; à Gaza, Internet est coupé.
Les voix et les rires fusent dans une atmosphère chaleureuse. La place se remplit. Je suis heureux·se et étonné·e. Je présente Yahya à la foule, mon ami, celui dont nous célébrons l’œuvre et qui pourtant n’est pas là, puis immédiatement, Yahya devient l’ami de tous·tes. Nous respirons tous·tes d’un même souffle, pleurons tous·tes les mêmes larmes, applaudissons sur le même rythme. Nous venons célébrer Yahya, mais pas que ; nous sommes venu·es pleurer
la Palestine, se lier, résister ensemble.
Au terme de la soirée, il ne reste plus de zines. Lorsque les comptoirs sont nettoyés, que les chaises sont rangées, je souris en pensant à la prouesse que vient de faire Yahya : pourtant absent, il s’est fait l’entremetteur d’une bande d’ami·es, d’allié·es. L’une de ces personnes précieuses de qui je me rapproche à la suite de cette soirée, c’est la poète, artiste, et humaine extraordinaire Elissa Kayal.
Dès le lancement, Elissa partage ma volonté d’aider Yahya à faire reconnaître son travail. Je réimprime des zines. Tous sont vendus dans un temps record. Les rêves de notre ami se réalisent un à un, à des milliers de kilomètres de chez lui.
Bien qu’il se réjouisse de sa publication DIY, l’un des souhaits de Yahya est d’être publié par une maison d’édition francophone. Le projet de Yahya est précieux, vulnérable et politique; il doit être manié par des gens qui le respectent et le défendent sans tiédeur. C’est alors dans cet esprit que s’est constituée l’équipe éditoriale du livre que vous tenez entre vos mains.
Très vite, l’équipe autour de Yahya s’est agrandie, et la poète, traductrice et professeure Nada Sattouf l’a rejointe. Nous étions honoré·es que celle-ci accepte de donner de son temps et son expertise au projet. À cette étape-ci du travail, nous découvrons que la mise en recueil de ce livre est aussi fascinante que son contenu. Ce processus met en relief l’expérience du génocide et des transformations qu’il avait fait subir au corps du texte lui-même. La tentative d’effacement volontaire du peuple palestinien par l’occupation israélienne avait poussé Yahya à traduire ses textes en anglais aussitôt ceux-ci couchés sur papier. Ainsi, il pourrait partager son histoire au reste du monde via les médias sociaux. Ainsi, on ne bombarderait
jamais sa voix. Mais, dans l’urgence des déplacements, de la survie, le corpus arabe dont nous disposions à présent était troué. Il a donc fallu le rapiécer, grâce aux souvenirs et aux traductions de Yahya, afin que Nada et Elissa puissent travailler la matière poétique première du livre. De ce corpus arabe savamment reconstitué, révisé et remanié est né la traduction française.
Cette renaissance était trop émouvante pour ne pas vous y donner accès, cher lectorat. L’équipe éditoriale était unanime : ce livre devait exister dans les deux langues.
Il devait vous offrir la force poétique entière du texte et vous révéler toute sa profondeur culturelle. Nous espérons que vous les ressentez comme nous.
Voici donc ce qui a mené ce livre à vous. Une amitié qui s’est mue en des dizaines d’amitiés et une voix qui, nous l’espérons, rejoindra des centaines, des milliers d’autres. Je vous remercie d’avoir ouvert ce livre, et je fais le pari que ce n’est, pour Yahya AL Hamarna, que le début d’une grande carrière d’écrivain.
Alycia Dufour,
Février 2026, L’Isle-aux-Coudres